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Le meilleur manuel d’économie en 5 tomes
pour la première fois en français


Murray N. ROTHBARD

L’Homme L’Economie et l’Etat

(Tomes I et II)

 

La vertu essentielle de ce livre est d’être une analyse méthodique et compréhensible de l’Economie

Ludwig von Mises 1962

 

 

 
Introduction générale de Guido Hülsmann
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Le présent ouvrage est l’un des plus grands traités d’économie. Véritable somme des principes économiques, il examine tous les sujets traditionnels de cette science : choix, échange, monnaie, consommation, production, distribution, cycles, organisation industrielle et politique économique. Il propose une discussion des grandes approches contemporaines et fournit une critique de fond de la modélisation en micro-économie et macro-économie.

L’auteur nous fait comprendre que la science économique n’est pas une simple "boîte à outils" intellectuelle dans laquelle se juxtaposent des modèles et hypothèses souvent sans rapport, voire contradictoires. Elle est la science des lois économiques – des relations invariables entre cause et effet dans les actions individuelles et dans les rapports sociaux. Ces lois admettent une description exacte, cohérente et systématique. L’Homme, l’Économie et l’État en fournit la preuve.

Né le 2 mars 1926 à New York City d’une famille d’immigrants juifs, Murray Newton Rothbard poursuit des études de mathématiques et d’économie à l’université Columbia. Bien qu’il s’intéresse beaucoup à l’économie politique aucun système théorique ne lui paraît pleinement satisfaisant. Il accepte la critique que l’orthodoxie anglo-saxonne (Ernest Nagel, George Stigler) fait de l’institutionnalisme américain (W.C. Mitchell, Arthur Burns, J.M. Clark) et, inversement, la critique que cet institutionnalisme fait de l’orthodoxie. Mais il ne peut accepter leurs conceptions positives.

En 1948, dans les séminaires organisés par la Foundation for Economic Education (FEE), il rencontre Ludwig von Mises, célèbre représentant de l’école autrichienne, qui un an plus tard publie son œuvre magistrale, L’action humaine, un traité de 900 pages. Mises y présente une théorie générale qui inclut l’analyse de l’économie de marché comme étant un cas particulier. Rothbard y trouve l’approche systématique et cohérente qu’il avait recherchée en vain pendant ses études. Il rejoint le séminaire de Mises à la New York University et est très heureux lorsque la FEE lui demande d’écrire un manuel d’économie qui reprendrait les idées de Mises sous une forme plus accessible au grand public. Rothbard commence ces travaux en 1950 et les poursuit avec ténacité, rédigeant en parallèle une thèse de doctorat sur la crise bancaire américaine de 1819.

En 1956 il soutient sa thèse sous la direction de Joseph Dorfman à la Columbia University. Trois ans plus tard, il achève le manuscrit commissionné par la FEE. Cependant, ce dernier n’est plus la simple popularisation des idées de Mises. Avec l’encouragement de son maître à penser, Rothbard s’est lancé dans les recherches originales qui l’ont conduit à revoir toute la littérature économique moderne et à développer la théorie du marché bien au-delà de l’analyse de Mises. Il dévie de ce dernier sur des points importants, notamment dans la théorie du monopole et dans sa conception du rôle de l’Etat. Rothbard insiste que, d’un point de vue économique, l’Etat moderne est inefficace et nuisible. Puisqu’il est inefficace on pourrait se passer de lui ; puisqu’il est nuisible on devrait le faire. La place de l’Etat devrait selon Rothbard être reprise par la société civile : des citoyens individuels, des associations sans buts lucratifs et des entreprises. Ainsi, même les missions régaliennes les plus essentielles, telle que la protection des citoyens, seraient mieux accomplies.

Le manuscrit de Rothbard compte 1900 pages et provoque un mélange d’admiration et de consternation de la part de ceux qui l’avaient financé ; surtout ils le trouvent trop radical sur le plan politique. Finalement, la partie la plus vivement contestée est éliminée avant la publication. Ce qui subsiste est toujours une œuvre impressionnante de presque 1000 pages. Elle paraît en 1962 en deux tomes. Un an plus tard, Rothbard sort encore deux autres ouvrages : une analyse magistrale des causes de la Grande Dépression des années 1930 aux Etats-Unis et une introduction à l’économie monétaire. Huit ans plus tard, enfin, il publie la partie de son traité qui n’était pas publiable en 1962, dans un ouvrage intitulé Power and Market – le pouvoir politique et le marché.

Rothbard trouve qu’il a maintenant suffisamment contribué à la science économique. Dorénavant il poursuit ses études dans d’autres domaines, partageant son temps entre la recherche, l’enseignement (au Brooklyn Polytechnic Institute) et l’activisme politique. Il dirige plusieurs journaux de philosophie politique et publie, en 1973, For a New Liberty, un manifeste politique qui plaide pour l’abolition complète de l’Etat. Puis il rédige une d’histoire de l’Amérique du Nord prérévolutionnaire en quatre tomes avant d’élaborer une grande synthèse de sa pensée politique qui paraît en 1982 : L’éthique de la liberté. Quand il meurt en janvier 1995 il laisse un grand nombre de manuscrits inachevés. Sa monumentale Histoire de la pensée économique d’un point de vue autrichien est publiée encore la même année, d’autres ouvrages posthumes sont parus depuis.

Parallèlement, dès la fin des années 1960, Rothbard devient un des leaders intellectuels du nouveau mouvement libéral aux Etats-Unis. Il est un des co-fondateurs du Libertarian Party, ainsi que de l’Institute of Humane Studies (IHS) et du Cato Institute. Ces alliances échouent assez rapidement et son impact sur la politique américaine est demeuré négligeable. Les treize dernières années de sa vie, il est le directeur académique du Ludwig von Mises Institute qui, fondé en 1982, poursuit un but éducatif et ne cherche pas à influencer la politique à Washington.

Vers la fin de sa vie, Rothbard regrette d’avoir passé trop de temps dans des associations politiques. Pourtant sa réputation d’universitaire de tout premier ordre ne cesse de croître. En 1985, il obtient une chaire à l’Université du Nevada à Las Vegas. Après sa mort (1995) il est commémoré dans des numéros spéciaux du Journal of Libertarian Studies, du Journal des Économistes et des Études Humaines et de la Review of Austrian Economics. Ses articles les plus importants paraissent alors, dans une collection de quelques 800 pages, dans la série « économistes du siècle » sous la direction du professeur Mark Blaug.

Dans son œuvre, le présent traité occupe une place de choix. Quarante-cinq ans après sa première parution il n’a perdu ni fraîcheur ni valeur. L’on pourrait penser que ces pages datent en raison des progrès de l’analyse économique. Mais l’apport de Rothbard se place sur le plan des lois fondamentales – ou principes économiques – un domaine dans lequel les véritables progrès ont été peu nombreux. Encore les parties de son ouvrage qui sont consacrées à la critique des approches néoclassique et keynésienne n’ont rien perdu de leur actualité, puisque ces mêmes théories sont toujours enseignées de nos jours en première et deuxième années universitaires.

L’Homme, l’Économie et l’État développe l’analyse économique de l’école autrichienne qui remonte à Carl Menger (1840-1921), professeur à l’Université de Vienne. Ses principaux représentants avant Rothbard sont Eugen von Böhm-Bawerk (1856-1914), Ludwig von Mises (1881-1973), Friedrich August von Hayek (1899-1992). En France, elle est aujourd’hui représentée par des universitaires tels que Pascal Salin, Gérard Bramoullé, Philippe Nataf, François Facchini, Antoine Gentier, Renaud Fillieule, Pierre Garello, Elisabeth Krecké, Pierre Garrouste et Thierry Aimar, ainsi que par des chercheurs comme Nikolay Gertchev, Laurent Carnis, Nathalie Janson, François Guillaumat, Cécile Philippe et Xavier Méra.

La particularité de cette école est son souci de réalisme. Tandis que les autres économistes contemporains tendent à se concentrer assez exclusivement sur la modélisation de la réalité par des constructions mathématiques ou économétriques, les "Autrichiens" les considèrent en général comme une perte de temps. En effet, la modélisation, loin de rendre l’analyse économique plus exacte, doit s’appuyer sur des hypothèses restrictives et fictives. Les modèles quantitatifs sont par conséquent moins fiables que l’analyse logique et verbale. Mieux vaut donc négliger cet art stérile pour se consacrer entièrement à l’analyse logico-verbale de la réalité elle-même.

Pour cette première édition française, il a été nécessaire de découper les quelques mille pages de L’Homme, l’Économie et l’État en cinq tomes, afin d’en rendre la publication possible. Chaque tome est préfacé par un spécialiste qui explique les circonstances de la rédaction du texte, son impact sur les auteurs ultérieurs et ses particularités par rapport aux autres théories qui sont aujourd’hui enseignées.


Tomes Chapitres Contenu Préfacier
I
1 à 4
Concepts de base, théorie
des prix, monnaie, consommation
Guido Hülsmann
II
5 à 9
Théorie de la production Renaud Fillieule
III
10
Organisation industrielle, monopoles et cartels Xavier Méra
IV
11
Théorie monétaire Nikolay Gertchev
V
12
Politique économique Laurent Carnis


Dans le tome présent, Rothbard discute d’abord les phénomènes liés à n’importe quelle action humaine : moyens et fins, temps, facteurs de production, loisir, travail, valeur et utilité marginale, ainsi que la formation du capital. Il reprend très largement les conceptions développées par Mises en les présentant de manière éminemment claire.

Puis, dans le chapitre 2, il présente une théorie du troc, préalable à l’étude de l’économie de marché – le thème principal de son traité. Ici Rothbard se distingue très nettement de ses prédécesseurs par l’accent mis sur le rôle analytique de l’appropriation des ressources rares. Son exposé est bien plus détaillé et structuré que celui de ses prédécesseurs et n’a pas son égal dans la littérature récente.

Dans le chapitre 3, Rothbard introduit l’échange monétaire. Aujourd’hui tous les économistes s’accordent sur le fait que l’on ne peut pas bien parler d’une économie de marché sans tenir compte de l’influence de la monnaie. Mais ces mêmes économistes discutent les choix des ménages et des entreprises sans référence aucune à la monnaie. Ce n’est finalement que dans les cours de macroéconomie monétaire – et bien sûr dans les cours d’économie monétaire – que l’on aborde ce sujet prétendument fondamental. Par contre, Rothbard découpe la théorie monétaire traditionnelle en deux chapitres. Il présente ses éléments les plus importants dans le chapitre 3, discutant l’origine, la nature et les conséquences générales de la monnaie. Il est alors en position de se livrer, dans les chapitres suivants, à une analyse monétaire des choix des consommateurs (chap. 4), de la production, de l’intérêt et des revenus productifs d’un point de vue macroéconomique (chap. 5 à 9) et des problèmes de l’organisation industrielle (chap. 10). Enfin, dans le chapitre 11, Rothbard reprend encore la théorie monétaire pour la présenter en grand détail.

L’étude de L’Homme, l’Économie et l’État est aujourd’hui une des meilleures manières d’apprendre les principes économiques. Mais l’auteur nous a donné bien plus qu’un manuel d’introduction ; il a créé un ouvrage de référence d’une profondeur et d’une clarté exceptionnelles, qui profite aux étudiants avancés et même aux enseignants et chercheurs. Bonne lecture !

Guido Hülsmann (septembre 2007)

 


Préface de Murray N. Rothbard à l’édition de 1993
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L’une des malheureuses victimes de la Première Guerre mondiale fut, semble-t-il, le vieux traité portant de "principes" économiques. Avant la Première Guerre mondiale, la méthode classique, à la fois pour présenter et pour faire avancer la pensée économique, était d’écrire un traité donnant sa vision du corpus de la science économique. Un travail de ce type possède de nombreuses vertus, qui sont totalement absentes du monde moderne. D’un côté le profane intelligent, avec peu de connaissances préalables, voire aucune, en économie pouvait le lire. De l’autre l’auteur ne se limitait pas, à la manière d’un manuel, à des compilations chaotiques et simplifiées à l’excès de la doctrine à la mode. Pour le meilleur et pour le pire, il sculptait dans la théorie économique une construction architectonique — un édifice. Cet édifice était parfois noble et original, parfois erroné ; mais au moins il y avait un édifice, que les débutants pouvaient voir, que les collègues pouvaient adopter ou critiquer. Les sophistications poussées portant sur des détails étaient généralement omises, considérées comme des obstacles à l’analyse de la science économique dans son ensemble et étaient reléguées dans les journaux. L’étudiant universitaire, lui aussi, apprenait l’économie dans un traité sur les "principes" ; on ne pensait pas qu’il fallait des ouvrages spécifiques, avec des chapitres d’une longueur correspondant aux exigences d’un cours et ne comprenant aucune doctrine originale. Ces ouvrages était alors lu par les étudiants, les profanes intelligents et les économistes de pointe, tous en tirant profit.

Leur esprit est fort bien illustré par un extrait de la préface de l’un des derniers représentants de l’espèce :
J’ai essayé dans ce livre d’énoncer les principes de l’économie sous une forme telle qu’ils puissent être compris par une personne instruite et intelligente n’ayant jamais étudié le sujet auparavant de manière systématique. Bien que conçu dans ce sens pour les débutants, l’ouvrage ne passe pas les difficultés sous silence et il n’évite pas le raisonnement rigoureux. Personne ne peut comprendre les phénomènes économiques ou se préparer à étudier des problèmes économiques sans être disposé à suivre des enchaînements de raisonnements nécessitant une attention soutenue. J’ai fait de mon mieux pour être clair et pour énoncer avec soin les bases dont dépendent mes conclusions, ainsi que les conclusions elles-mêmes, mais n’ai pas eu la vaine prétention de simplifier les choses.

Depuis la brillante salve qui nous a donné les ouvrages de Wicksteed (1910), Taussig (1911) et Fetter (1915), ce type de traité a disparu de la pensée économique et l’économie s’est fragmentée de manière épouvantable, se dissociant à un point tel qu’on peut difficilement dire que l’économie existe encore ; à sa place nous trouvons une myriade de pièces et de bouts d’analyse non coordonnés. L’économie a d’abord été fragmentée par domaines "d’application" — "économie urbaine", "économie agricole", "économie du travail", "économie des comptes publiques", etc., chaque division ne se souciant en grande partie pas des autres. La désintégration de ce qui relevait de la catégorie de la "théorie économique" a été encore plus grave. La théorie de l’utilité, la théorie du monopole, la théorie du commerce international, etc., jusqu’à la programmation linéaire et la théorie des jeux — chaque partie évoluant dans son compartiment strictement isolé, chacune avec sa littérature ultra-sophistiquée. Récemment, une prise de conscience croissante de cette fragmentation a conduit à de vagues échanges "interdisciplinaires" avec les autres "sciences sociales". La confusion en a été plus grande encore, avec pour résultat l’incursion intrusive de nombreuses autres disciplines dans l’économie, au lieu d’une diffusion de l’économie ailleurs. Quoi qu’il en soit, il est un peu téméraire d’essayer d’intégrer l’économie avec autre chose avant qu’elle ne soit elle-même unifiée. Ce n’est qu’après que la place de l’économie au sein des autres disciplines pourra apparaître.

Je pense qu’il est juste de dire qu’à une seule exception (L’Action humaine de Ludwig von Mises), pas un traité général de principes économiques n’est paru depuis la Première Guerre mondiale. Peut-être que ce qui s’en est le plus rapproché est l’ouvrage de Frank H. Knight, Risk, Uncertainty, and Profit, et sa publication remonte à 1921. Depuis lors il n’y a plus eu de livre couvrant un domaine à peu près aussi étendu.

Le seul endroit où nous pouvons trouver l’économie traitée de manière assez étendue est dans les manuels élémentaires. Ces manuels sont cependant de piètres substituts à un authentique ouvrage de Principes. Comme ils ne doivent, de par leur nature, présenter que la doctrine acceptée du moment, leur contenu n’a pas d’intérêt pour l’économiste professionnel. En outre, comme ils ne peuvent que se ramener à la littérature existante, ils doivent nécessairement présenter à l’étudiant un mélange confus de chapitres fragmentés, qui n’ont que peu ou pas de liens entre eux.

De nombreux économistes pensent que rien n’est perdu dans cette évolution ; ils saluent ces développements comme les signes des formidables progrès que la science a fait sur tous les fronts. La connaissance a pris de telles proportions qu’aucun homme ne peut l’assimiler dans sa totalité. Toutefois les économistes devraient au moins se soucier de connaître l’économie — les fondamentaux du corpus de leur discipline. Dès lors, ces fondements auraient certainement pu être présentés de nos jours. La vérité est tout simplement que l’économie est fragmentée précisément parce qu’elle n’est plus considérée comme un édifice ; comme elle est considérée comme un amas de mille éclats isolés, elle est traitée comme telle.

La clé de ce changement est peut-être qu’autrefois l’économie était regardée comme une structure logique. Fondamentalement, quelles que soient les différences de degré, ou même de méthodologie revendiquée, l’économie était considérée comme une science déductive utilisant la logique verbale. Sur la base de quelques axiomes, on déduisait alors petit à petit l’édifice de la pensée économique. Même lorsque l’analyse était primitive ou que la méthodologie annoncée était bien plus inductive, cette pratique représenta l’essence de l’économie au cours du dix-neuvième siècle. D’où le traité sur les "principes" économiques — car si l’économie procède par une logique déductive fondée sur quelques axiomes simples et évidents, alors le corpus économique peut être présenté comme un tout intégré au profane intelligent sans y sacrifier la rigueur. Le profane est amené pas à pas de vérités simples et évidentes vers des vérités plus complexes et moins évidentes.

Les économistes "autrichiens" ont le mieux compris cette méthode et l’ont appliquée de la manière la plus complète et la plus cohérente. Ils étaient les pratiquants classiques, en résumé, de la méthode "praxéologique". De nos jours, cependant, l’épistémologie dominante a rejeté la praxéologie en faveur de méthodes trop empiriques ou trop "théoriques". L’empirisme a désintégré l’économie à tel point que personne ne pense à chercher un édifice complet ; et, paradoxalement, il a faussé l’économie en donnant aux économistes l’envie d’introduire des hypothèses simplificatrices reconnues fausses afin de rendre leurs théories plus "testables". Le peu de goût qu’avait Alfred Marshall pour les "longues chaînes de raisonnement", ainsi que toute l’impulsion de Cambridge en faveur de tels raccourcis, a contribué en grande partie à cet effondrement. Par ailleurs, la logique verbale a été remplacée dans la théorie économique par les mathématiques, apparemment plus précises, et jouissant par contrecoup de la gloire des sciences physiques. La banche économétrique dominante des économistes mathématiciens cherche de plus des vérifications empiriques et cumule ainsi les erreurs des deux méthodes. Même au niveau de l’unification théorique pure, les mathématiques sont un outil totalement inadéquat pour les sciences de l’action humaine. Les mathématiques ont en fait contribué à la compartimentation de l’économie — à des monographies spécialisées présentant un labyrinthe hyper-sophistiqué de matrices, d’équations et de diagrammes géométriques. Mais la chose véritablement importante n’est pas que les non mathématiciens ne peuvent pas les comprendre ; le point crucial est que les mathématiques ne peuvent pas contribuer à la connaissance économique. En fait, la récente prise de pouvoir de l’économétrie dans l’économie mathématique est un signe démontrant la stérilité de la théorie mathématique en économie.


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Le présent ouvrage est donc une tentative visant à remplir une partie de l’énorme vide en place depuis 40 ans. Depuis le dernier traité de "principes" économiques, l’économie a grandement avancé dans de nombreux domaines et sa méthodologie a été immensément améliorée et renforcée par ceux qui ont continué à travailler dans la tradition praxéologique. Il existe en outre encore de gros trous dans le corpus praxéologique, en raison du nombre si faible d’économistes qui ont travaillé à le bâtir. Par conséquent ce livre tente de développer l’édifice de la science économique à la manière des vieux ouvrages de "principes" — lentement et logiquement en vue de construire un édifice intégré et cohérent de vérités économiques sur la base des axiomes fondamentaux. Les hyper-sophistications ont été évitées autant que possible. Bref, la déclaration d’intention du professeur Taussig a également été la mienne ; j’ai de plus jugé nécessaire d’y inclure, à certains moments pertinents, une réfutation des principales doctrines concurrentes. Cela était particulièrement nécessaire parce que les sophismes économiques sont bien plus répandus aujourd’hui qu’à l’époque de Taussig.

J’ai brièvement indiqué qu’il n’y avait eu qu’un seul traité général depuis la Première Guerre mondiale. Le professeur Samuelson a écrit de manière dithyrambique sur le bonheur d’avoir trente ans au moment où Keynes publiait sa Théorie générale. Je puis en dire autant pour la publication de L’Action humaine de Ludwig von Mises en 1949. Car dans ce cas l’économie était enfin redevenue un tout intégré, à nouveau un édifice. Et pas seulement cela — on y trouvait une structure de l’économie comprenant les nombreuses contributions nouvelles du professeur Mises lui-même. Il n’y a pas assez de place ici pour présenter ou exposer les grandes contributions de Mises à la science économique. Cela devra être fait ailleurs. Il suffit de dire que depuis lors, peu de travaux constructifs ont été faits en économie qui ne partent de L’Action humaine.

L’Action humaine est un traité général, mais ne se présentant pas sous la vieille forme des Principes. Au contraire il suppose une connaissance préalable considérable de l’économie et comprend dans ses vastes limites de nombreuses réflexions philosophiques et historiques. En un sens le présent ouvrage essaie d’isoler l’aspect économique, de combler les interstices et de préciser les implications détaillées, telles que je les vois, de la structure misésienne. Il ne faudrait toutefois pas croire que le professeur Mises est d’une quelconque façon responsable de ces pages. En fait, il peut fort bien avoir des opinions fort différentes sur de nombreuses parties de ce volume. J’espère pourtant que cet ouvrage réussira à ajouter quelques briques à cette noble structure de la science économique qui a atteint sa forme la plus moderne et la plus développée dans les pages de L’Action humaine.

Le présent ouvrage déduit la totalité du corpus de l’économie de quelques axiomes simples et apodictiquement vrais : l’Axiome Fondamentale de l’action — le fait que les hommes emploient des moyens pour parvenir à des fins, et deux postulats subsidiaires : le fait qu’il existe une grande variété de ressources humaines et naturelles et que le loisir est un bien de consommation. Le chapitre 1 part de l’axiome de l’action et en déduit ses implications immédiates ; puis ces conclusions sont appliquées à "l’économie de Crusoë" — cette analyse tant décriée mais fort utile qui place l’individu isolé carrément face à la Nature et qui étudie les actions qui en découlent. Le chapitre 2 introduit d’autres hommes et, par conséquent, les relations sociales. Différents types de relations interpersonnelles y sont analysés et l’économie de l’échange direct (du troc) y est présentée. L’échange ne peut pas être analysé de manière adéquate avant que les droits de propriété n’aient été entièrement définis — le chapitre 2 analyse par conséquent la propriété dans une société libre. Le chapitre 2 marque en fait le début du corps du livre — l’analyse de l’économie de l’échange volontaire. Il étudie l’économie de marché dans le cadre du troc et les chapitres suivants traitent de l’économie de l’échange indirect — de l’économie monétaire. Ainsi, sur le plan analytique, le livre traite intégralement de l’économie de marché, des relations de propriété qui y règnent jusqu’à l’économie de la monnaie.

Le chapitre 3 introduit la monnaie et présente le tableau de l’échange indirect sur le marché. Le chapitre 4 traite de l’économie de la consommation et du prix des biens de consommation. Les chapitres 5 à 9 analysent la production sur un marché libre. L’une de caractéristiques de cette théorie de la consommation et de la production est la résurrection de la théorie brillante et complètement négligée du professeur Frank A. Fetter au sujet de la rente — c’est-à-dire du concept de rente comme prix de location d’une unité de service. La capitalisation devient alors le processus de détermination de la valeur présente des rentes futures attendues d’un bien. La théorie de Fetter et Mises, expliquant l’intérêt par la préférence temporelle pure, est synthétisée avec la théorie de la rente de Fetter, avec la théorie autrichienne de la structure de production et avec la séparation entre facteurs de production originels et facteurs de production fabriqués. Une caractéristique "radicale" de notre analyse de la production est la rupture complète avec la théorie " à court terme" de la firme, actuellement à la mode, pour lui substituer une théorie générale de la productivité marginale en valeur et de la capitalisation. Il s’agit d’une analyse de type "équilibre général", au sens dynamique et autrichien du terme et non au sens walrasien et statique actuellement en vogue.

Le chapitre 10 expose une théorie complètement nouvelle du monopole — selon laquelle le monopole ne peut être correctement défini que comme l’octroi d’un privilège par l’État, et qu’un prix de monopole ne peut être atteint que suite à un tel octroi. En résumé, il ne peut y avoir de monopole ou de prix de monopole sur un marché libre. La théorie de la concurrence monopolistique y est également étudiée. Et le chapitre 11 présente la théorie de la monnaie sur un marché libre, ainsi qu’une analyse poussée des théories keynésiennes.

Ayant achevé la théorie de l’économie d’un marché parfaitement libre, je suis alors passé, dans le dernier chapitre, à l’application de l’analyse praxéologique à une étude systématique des diverses formes et des divers degrés d’intervention coercitive et de leurs conséquences. Les effets de l’intervention coercitive ne peuvent être étudiés qu’après avoir pleinement analysé la construction d’une économie de marché parfaitement libre. Le chapitre 12 présente une typologie de l’intervention, étudie ses conséquences directes et indirectes ainsi que ses effets sur l’utilité, et présente une analyse nécessairement brève des différents types majeurs d’intervention, comprenant le contrôle des prix, l’octroi de monopoles, la taxation, l’inflation ainsi que l’entreprise et les dépenses étatiques. Le chapitre et le livre se terminent par un court résumé du marché libre, par opposition au système interventionniste et aux autres systèmes coercitifs.


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Pour cette nouvelle édition [1993], j’ai décidé de laisser intacts le texte original et les notes de bas de page, et de n’apporter de changements que dans cette nouvelle préface. Le professeur Mises est mort en 1973 et l’année suivante, comme par miracle, l’École autrichienne d’économie que Mises avait maintenue en vie dans une existence presque souterraine connut un spectaculaire renouveau. Ce n’est pas par accident si ce renouveau coïncida avec le quasi effondrement du paradigme keynésien préalablement dominant. Les Keynésiens avaient promis de conduire aisément l’économie hors d’atteinte des pièges récurrents du boom inflationniste, ainsi que de la récession et du chômage ; à la place ils garantissaient une prospérité permanente et stable, nous apportant le plein emploi sans inflation. Et pourtant, après trois décennies de planification keynésienne, nous avons dû affronter un nouveau phénomène qui n’existait même pas (et qu’il expliquait encore moins) dans le paradigme keynésien : l’inflation combinée avec la récession et un chômage élevé. Ce spectre malvenu apparut pour la première fois au cours de la récession inflationniste de 1973–1974 et s’est répété depuis, la dernière fois étant lors de la récession de 1990– ?

Le renouveau autrichien de 1974 fut également aidé par l’attribution cette année-là du prix Nobel d’économie à F.A. Hayek, premier économiste libéral et non mathématicien à recevoir cet honneur. L’obsession de la profession économique vis-à-vis du Nobel réveilla l’intérêt porté à Hayek et à l’École autrichienne. Mais cette récompense attribuée à Hayek n’est elle-même pas une coïncidence, car elle reflète les désillusions des économistes par rapport aux modèles macroéconomiques keynésiens.

Depuis 1974 le nombre d’Autrichiens, de livres et d’articles écrits par des Autrichiens et l’intérêt porté à cette école se sont grandement multipliés. Une indication de la différence de qualité du système universitaire entre la Grande-Bretagne et les États-Unis nous est donnée par le fait que, même s’il y a proportionnellement moins d’économistes de l’École autrichienne en Grande-Bretagne qu’aux États-Unis, les économistes autrichiens y font l’objet d’un respect bien plus grand. Dans les manuels et les histoires de la pensée britanniques, l’économie autrichienne, bien qu’elle ne rencontre pas souvent les suffrages, est traitée de manière objective et honnête comme une tendance respectable de la pensée économique. Aux États-Unis, au contraire, alors qu’ils représentent un nombre plus important de sympathisants et d’adhérents dans la profession, les Autrichiens sont encore marginalisés, et ils ne sont ni reconnus ni lus par la majorité des économistes.

La curiosité intellectuelle a cependant l’habitude de percer, particulièrement parmi les étudiants des lycées et des universités. Résultat, l’École autrichienne a prospéré ces vingt dernières années, malgré de sévères obstacles institutionnels.

En fait, le nombre des Autrichiens est devenu si grand et le débat si vaste, qu’il est apparu des différences d’opinion et des branches séparées, qui en sont arrivées dans certains cas à de véritables conflits d’idées. Mais toutes ces branches ont été confondues et regroupées par les non-autrichiens, et même par certains membres de cette école, donnant lieu à une grande confusion intellectuelle, à un manque de clarté et à de franches erreurs. Le bon côté de ces débats en cours est que chaque camp a clarifié et précisé ses hypothèses et sa vision du monde sous-jacentes. Il est devenu en fait évident ces dernières années qu’il existe trois paradigmes très différents et conflictuels au sein de l’économie autrichienne : le paradigme misésien ou praxéologique initial, auquel adhère l’auteur de ces lignes ; le paradigme hayekien, qui met l’accent sur la "connaissance" et la "découverte" plus que sur "l’action" et le "choix" praxéologiques, et dont le principal partisan est aujourd’hui le professeur Israel Kirzner ; et la vision nihiliste de feu Ludwig Lachman, approche institutionnaliste opposée à toute théorie et empruntée au keynésien "subjectiviste" anglais G.L.S. Shackle. Heureusement, il existe maintenant un journal académique, The Review of Austrian Economics, où le lecteur peut rester au courant des développements en cours au sein de l’économie autrichienne, ainsi que les autres publications, conférences et cours du Ludwig von Mises Institute. Le Mises Institute, fondé lors du centième anniversaire de sa naissance, maintient en vie l’esprit de Mises ainsi que le paradigme qu’il a apporté à la théorie et au monde. Au sujet du dernier des trois paradigmes autrichiens, le lecteur est renvoyé à l’article de l’auteur de ces lignes "The Present State of Austrian Economics" (Mises Institute Working Paper, novembre, 1992 [repris comme chapitre 7 dans Murray N. Rothbard, The Logic of Action I: Method, Money, and the Austrian School (Cheltenham, U.K.: Edward Elgar, 1997).]).

Ma plus grande dette intellectuelle est bien sûre envers Ludwig von Mises. Mais en dehors de cela, je ne dirai jamais assez ma dette personnelle envers lui. Sa sagesse, sa gentillesse, son enthousiasme, son humour et ses encouragements indéfectibles envers le plus petit signe de productivité chez ses étudiants étaient une source éternelle d’inspiration pour tous ceux qui l’ont connu. Il fut l’un des plus grands enseignants de l’économie, en plus d’être l’un des plus grands économistes, et je suis reconnaissant d’avoir eu l’occasion d’étudier pendant de nombreuses années à son séminaire de théorie économique de l’Université de New York.

Je ne dirai jamais non plus assez ma gratitude envers Llewellyn H. Rockwell, Jr., qui, alors que l’économie misésienne était au plus bas, et sans appui, sans grands gages de soutien, et armé uniquement d’une idée, a fondé et dédié sa vie au Ludwig von Mises Institute. Lew a fait un travail remarquable en bâtissant et en développant cet institut et en consacrant sa vie au paradigme misésien. De plus, Lew est un ami proche et apprécié ainsi qu’un collègue intellectuel depuis plusieurs années. Il est évident que sans ses efforts cette nouvelle édition n’aurait jamais vu le jour.

Pour finir je dois au moins essayer de dire à quel point je suis redevable à un autre collègue de longue date, Burton S. Blumert, du Mises Institute et directeur du Center for Libertarian Studies à Burlingame, en Californie. Effacé et indispensable, Burt est toujours là — avec son esprit, sa sagesse, sa gentillesse et son amitié.

Il est impossible de donner la liste de tous les amis et de toutes les connaissances qui, au cours de ces nombreuses années, m’ont appris quelque chose et m’ont inspiré dans le domaine de l’économie autrichienne, ou dans l’arène plus vaste de l’économie politique, et sur la nature de la coercition et de la liberté. Je leur suis à tous redevable. Aucun d’eux n’est bien entendu responsable des erreurs contenues dans cet ouvrage.


MURRAY N. ROTHBARD
Las Vegas, Nevada
Mai 1993


Murray Rothbard a reçu son doctorat en sciences économiques de l’Université de Columbia en 1956.  Il a été professeur d’économie au Polytechnic Institute of Brooklyn ainsi qu’à l’Université du Nevada.  Il est l’auteur de livres importants tels que America’s Great Depression ; Man, Economy and State : A Treatise on Economic Principles ; Power and Market : Government and the Economy; The Panic of 1819: Reactions and Policies; For a New Liberty; The Ethics of Liberty; Conceived in Liberty (en 4 tomes); The Logic of Action; The History of Economic Thought, an Austrian Perspective; A History of Money and banking in the United States; The Mystery of Banking et La Monnaie et le Gouvernement.

 


Tome I : les concepts de base, de la théorie des prix, de la monnaie et de la consommation
Edition : Institut Charles Coquelin
Prix TTC : 25,00 €
Date de parution : 2007
Dimensions : 205 x 145 mm
Nombre de pages : 272

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Tome II : La théorie de la production

Edition : Institut Charles Coquelin
Prix TTC : 25,00 €
Date de parution : 2007
Dimensions : 205 x 145 mm
Nombre de pages : 275

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Du même auteur :
La Monnaie et le Gouvernement

 

 

 

 

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